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Un cours, un instant

Qi Gong et la philosophie chinoise

Introduction

Il y a plus de 5000 ans, à l’époque du légendaire empereur Yao, on raconte que des gens avaient inventé une danse pour guérir certaines maladies. Le temps froid et humide en ce temps là bloquait la circulation du sang et du « Qi », l’Energie. La danse aidait à la circulation de l’Energie dans les méridiens et par conséquent, permettait au danseur de mieux se sentir. Le Qi Gong que nous pouvons traduire avec Qi, l’Energie, et Gong, le travail par « travail sur l’Energie », est une pratique ancienne ; et ce récit est la forme la plus primitive qui ait été conservée. Il montre que depuis des temps immémoriaux, les hommes ont utilisé des mouvements pour se débarrasser de sensations désagréables et que le Qi Gong trouve ses racines dans la préhistoire. Pour certains maîtres, le Qi Gong se perd même dans la nuit des temps.

D’autres sources indiquent que le Qi Gong était déjà pratiqué par la noblesse et les communautés monacales de l’époque des Royaumes combattants (770 à 220 avant JC). Les exercices étaient transmis oralement avant que les érudits de l’époque Ming (1368 à 1644 après JC), ne les transcrivent et ne leur donnent des noms.

Depuis plusieurs millénaires donc, les peuples orientaux, et en premier lieu les chinois, vivent avec le concept de l’Energie. Et suite au Qi Gong, l’acupuncture, la moxibustion, d’autres pratiques énergétiques apparurent pendant le IIième millénaire avant JC, avec l’utilisation de pointes en pierre, de moxas et sûrement d’aiguilles de bronze.

Tous les exercices du Qi Gong servent à préserver notre « force vitale », notre Energie, à tirer le meilleur parti de l’Energie absorbée avec la nourriture et la respiration, à fortifier notre corps contre les maladies, et à harmoniser les énergies de l’esprit.

Selon le Dr Trân-Huynh-Huê, il existe seulement deux types de Qi Gong qui tous deux recherchent le bien-être, la bonne santé, la jeunesse :

Le Qi Gong dur,

Le Qi Gong doux.

Le Qi Gong dur se distingue par un travail de l’Energie où l’on cherchera notamment à renforcer sa force physique. Ce Qi Gong, que l’on nomme aussi Qi Gong dynamique, est l’apanage des maîtres des Arts Martiaux qui l’adaptèrent aux techniques des différentes armes de combats (sabre, bâton).

Art martial par excellence, le Qi Gong dur concentre l’Energie ; c’est cette concentration de l’Energie qui le différencie du Qi Gong doux. Ainsi un pratiquant peut-il casser une brique avec la main ou un caillou avec les orteils, ou, s’il concentre et projette le Qi hors du corps, réussir à mettre hors de combat un adversaire, sans le toucher physiquement.

Le Taï Chi est un héritier direct du Qi Gong Dur.

Le Qi Gong doux recherche l’épanouissement de la personne à travers le senti de l’Energie où la mobilité du corps joue un rôle prépondérant. Dans ce Qi Gong, appelé Qi Gong des maîtres de Sagesse, le pratiquant a une autonomie : il adapte la technique par rapport à lui-même afin d’avoir le meilleur senti possible. Le professeur, lui, fait son possible afin de sentir au mieux les élèves et le groupe, et adapte son cours pour eux dans cette quête du senti.

Dans ce Qi Gong, le professeur ou le maître donne un cours pour les autres par rapport à ce qu’il sent ; il recherche une « unité » de ses élèves et il trouve son Qi Gong par rapport à ce qu’il sait.

Ainsi peut-on expliquer la multiplicité des pratiques de Qi Gong en Chine (qui serait entre 10 000 pratiques minimum et 20 000) : le professeur ne cherche pas à singer son maître, il recherche sa propre autonomie et rayonne à travers ce qu’il a appris.

C’est aussi pour cette raison qu’au fil des siècle, il est devenu rare de trouver un Qi Gong doux ne reprenant pas quelques pratiques de Qi Gong dur et inversement.

Enfin, des trois grands courants de pensées chinoises, le taoïsme, le confucianisme et le bouddhisme, tous ont des techniques de Qi Gong. En effet, la pensée extrême-orientale sait depuis longtemps que le corps et l’esprit forment une unité et que si l’on veut comprendre les choses de l’esprit, le corps doit être le plus sain possible avec des Energies harmonieuses

Aussi, au Vième siècle avant JC, Lao-Tseu et Confucius firent adopter officiellement la théorie du Yin et du Yang. Avec ces deux maîtres, la philosophie taoïste prit alors sa forme traditionnelle avec la mise en forme du concept de l’Energie, tandis que le confucianisme prit son essor. Par la suite, avec le bouddhisme, la pensée chinoise se compléta et enrichit le contenu du Qi Gong en assurant une large diffusion.

LES BASES PHILOSOPHIQUES DU QI GONG

A ) Le Taoïsme

Lao-Tseu (570-490 avant JC) est l’auteur du « TAO TE KING », le livre de la « voie de la vertu », qui développe la notion du Tao.

Lao-Tseu dit : « Le Tao qu’on tente de définir n’est pas le Tao, le nom qu’on veut lui donner n’est pas le nom qui correspond. Le Tao est invisible, inaudible, insondable, éternel, inaccessible aux influences extérieures, le Tao est la forme de l’informe ».

Si le Tao est indéfinissable, on lui reconnait une philosophie du monde, une vision cosmique étudiant l’univers et ses lois, cherchant à y définir la place de l’homme et des autres espèces animées.

Il est le « principe premier » de l’univers.

Principe premier représenté par un cercle vide :

qui est « mère de toutes choses ».

Le Tao engendre ou crée l’Un, qui crée le Deux.

« Le Tao produit l’Un, l’Un produit le Deux ».

Ce Deux comprend l’élément Yin réceptif (-) et l’élément Yang actif (+) qui façonne l’univers tout entier car il repose sur l’équilibre de ces deux éléments ou polarités.

Ces deux polarités en équilibre, sont en perpétuel mouvement montré par le symbole du Taï Chi :

Symbole du Tai Chi, Yin et Yang

Et l’univers est présenté selon ces polarités.

En haut, le Ciel marquant le rythme des saisons qui reviennent cycliquement. En cela, sa nature est circulaire. Il est rond, Yang et sa couleur est bleue.

En bas, la Terre, lieu sur lequel reposent les pieds qui se dirigent dans les quatre directions. Elle est carrée, Yin et sa couleur est jaune.

Au centre, avec sa conscience, est l’Homme, intermédiaire entre le Ciel et la Terre ; formé de Yin et de Yang, Il relie la Terre et le Ciel, lui-même en équilibre et en mouvement entre ces deux polarités. Sa tête étant le Ciel, Yang, et ses pieds la Terre, Yin.

C’est la Trinité constante dans l’esprit chinois : Ciel, Homme et Terre.

Et le Deux crée le Trois qui « engendre et nourrit dix mille êtres », la totalité des phénomènes de l’univers, de la nature toute entière toujours en mouvement.

L’art du sage consiste donc à vivre en accord parfait avec la mutation perpétuelle de cette interaction du Yin et du Yang présente dans notre monde ; ainsi s’accorde-t-il avec la voie du Tao, la « connaissance » faisant de lui un « homme nouveau » en développant son potentiel physique, mental et psychique.

Cette harmonie de l’homme et de l’univers est possible car l’homme, infiniment petit, et l’univers, infiniment grand, fonctionnent selon les mêmes schémas énergétiques. La structure d’un atome ou d’une galaxie est identique et obéit selon les mêmes principes : ils subissent les mêmes influences, et il suffit de voir les effets du soleil et de la lune sur la Terre ou sur l’homme pour s’en convaincre.

L’homme est donc un microcosme par rapport à l’univers, macrocosme. Et le sage recherche l’harmonie avec l’univers qui peut se réaliser grâce à sa pratique du Qi Gong.

Tel est le but vers lequel tend le Qi Gong, qui est une pratique des maîtres du Tao, une technique concrétisant la philosophie du Tao.

Afin de dire les choses autrement, la loi primordiale du Tao régit l’univers tout entier, l’homme doit se conformer à cette loi afin de maintenir cet équilibre cosmique et il peut y parvenir en développant son potentiel acquit par la pratique du Qi Gong ; le Qi Gong lui faisant découvrir sa véritable nature et son identité avec le Tao.

Comme indiqué en introduction, rappelons que ce fut Lao-Tseu ainsi que Confucius qui officialisèrent la théorie du Yin et du Yang et ancrèrent l’harmonisation des Energie avec le Qi Gong, à la philosophie taoïste.

B ) Le Confucianisme

Le confucianisme est une philosophie formulée par Confucius (552-479 avant JC), qui consacra la fin de sa vie à réviser, reclasser et diffuser les classiques chinois, notamment le Yi King (le livre des mutations dont l’origine remonte à la nuit des temps).

La doctrine de Confucius est surtout centrée sur l’homme, sa propre nature et ses règles sociales dans le domaine moral, politique et économique.

D’après le confucianisme, l’homme est né bon a priori. La voie du sage, de l’honnête homme, consiste à cultiver ses vertus, améliorer les autres hommes et atteindre la bonté parfaite.

Afin de parvenir à ces buts, il doit se soumettre à différentes règles, vis-à-vis de lui-même, de sa famille, de la société et du monde entier et franchir plusieurs étapes :

L’homme doit suivre les « cinq vertus cardinales » qui sont : la bonté, la fidélité, la politesse, la sagesse et la loyauté.

La cellule familiale est la base de la société et le confucianisme réserve une place très importante à l’éducation.

Il faut utiliser la politique pour construire une société morale où tout le monde depuis le roi jusqu’au bas peuple, doit fondamentalement observer les règles d’autodiscipline.

Il faut pratiquer le « voie du juste milieu » par l’usage de trois qualités : la sagesse, la bonté et la détermination.

Le Qi Gong, technique de Maîtres, est aussi un pilier du confucianisme. Par la pratique de cet art énergétique, Confucius voyait la possibilité d’une meilleure gouvernance de l’état par une élite ; le Qi Gong devant notamment améliorer les capacités intellectuelles et psychiques. Et il arriva dans l’histoire de la Chine que des empereurs pratiquèrent des mouvements de Qi Gong (avec toutefois peu d’entrain).

Avec le confucianisme, les usages réglant l’ensemble des cérémonies et fêtes étatiques et de la vie courante du peuple, donnèrent naissance à un strict code moral. Et Confucius se conforma à la tradition qui préférait se voir édicter des règles claires et précises.

Ce respect des règles, des traditions - très présent dans la société chinoise -, se retrouve dans la pratique du Qi Gong. Beaucoup de techniques de Qi Gong se réfèrent à des maîtres très anciens, respectueux de leur enseignement qui est conforme à l’origine.

Et si le confucianisme donna des directives précises dans sa philosophie, la philosophie taoïste n’en émit aucune ; ces règles, d’autant plus si elles sont sévères et rigides, le taoïsme les condamne car elles détruisent la spontanéité de l’homme, l’éloignant de sa vraie nature.

Par exemple, le taoïsme dénonce les règles morales et les tourne en dérision : « employer la bonté comme arme à influence sera à jamais un procédé vil » selon Tchouang-Tseu ; tout comme, suite à un discours sur les vertus, Lao-Tseu aurait précisé « l’homme noble ne blesse personne et ne cherche à se faire valoir par des sentiments de charité et de pitié ; il ne demande rien à personne mais ne se vante pas non plus de son autonomie ; il fait les choses autrement que l’homme ordinaire, mais sans mépriser celui-ci parce qu’il n’a pas les mêmes lumières ».

Et cela se ressent dans le Qi Gong taoïste qui rejoint les principes du Qi Gong doux : le maître recherche l’autonomie de ses élèves, à les amener à sentir au mieux les Energies sans chercher à être directif ; il guide et c’est lui qui s’adapte au groupe. Le maître ne critique pas l’élève et sera est extrêmement mesuré dans ses félicitations.

C ) Le Bouddhisme

La philosophie du bouddhisme est enseignée par Bouddha.

Issu de la caste royale, le prince Sidhartha (560-480 avant JC), affecté par les souffrances de la vie, quitta son existence dorée pour partir en quête de la Réalité.

Au bout de 6 ans de recherche par différentes méthodes, assis sous un arbre (actuellement dans la ville de Bodh-Gaya en Inde), il obtint l’Eveil ou l’Illumination, devenant par là même le Bouddha, l’Eveillé.

Par la suite, et pendant 45 ans jusqu’à sa mort, il alla prêcher « le Dharma » (la Voie du Bouddha), dénommé aussi « la Loi » ou « le Support de l’Immensité »

Après sa mort, la doctrine du Bouddha commença à se répandre dans l’Asie en atteignant la Chine vers le IIème siècle après JC. Ses disciples ont consigné son enseignement en trois collections appelées « trois recueils » ou « trois corbeilles » comprenant :

L’enseignement du Bouddha,

Les règles du Bouddhisme,

Les commentaires et discussions des disciples de Bouddha.

C’est le moine bouddhiste hindou Bodhidharma (Da Mo en chinois) qui apporta en Chine l’enseignement de l’Ecole du Bouddhisme Mahayana (Bouddhisme du Grand Véhicule) (Chan en chinois) (Zen en japonais) et qui est particulièrement axé sur un Qi Gong de méditation.

Il vécut en Chine pendant neuf ans au temple de Shaolin (où il mourut en 535). Il devint le premier patriarche en Chine, fondateur de l’école bouddhiste Chan au VIème siècle.

Pendant son séjour au temple de Shaolin, constatant l’état de faiblesse physique des moines due à de trop longues séances de méditation, il leur enseigna, après neuf ans de réflexion face au mur, la méthode «Yi Jin Jing » qui fut une pratique de Qi Gong complète.

Sa présence en Chine enrichit le contenu du Qi Gong, et permit de relancer sa pratique, suite au rayonnement que connut le temple de Shaolin dont le Qi Gong enseigné était un vecteur important.

D’après la philosophie du Bouddha, toutes les choses, tous les événements n’existent pas vraiment mais résultent de la combinaison des « causes et effets ». Nous sommes pris dans le cycle sans fin de la transmigration des âmes, la métempsychose ou encore appelée cycle de réincarnations qui est le déplacement sans fin des âmes d’une vie à une autre.

Selon le degré du bien ou du mal qu’un être vivant a commis dans sa vie antérieure, l’âme obéit à la loi des causes-effets pour se réincarner dans une des six existences ci-après :

Les trois bonnes voies :

Les trois mauvaises voies :

Cette transmigration des âmes s’effectue dans un cycle qui tourne indéfiniment avec la succession d’une multitude de naissances et de morts, de vies douloureuses, comme une roue qui tourne sans jamais s’arrêter.

La souffrance est à la fois la cause et la conséquence de la transmigration des âmes.

Pour échapper à cette souffrance, il faut sortir de ce cycle interminable, rompre avec notre monde qui est un monde d’illusions.

Ainsi faut-il rompre les attaches qui nous lient avec ce monde, dont les principales sont les six sens :

La vue, l’ouïe, l’odorat, le goût,

Le corps,

Les idées.

Celui qui arrive à se détacher, à faire abstraction de ses six sens, n’a plus de désirs ; il a réussi à faire le vide, à rendre son mental inerte ; son esprit s’ouvre et il se libère du cycle de réincarnation et atteint l’Eveil ou l’Illumination en devenant Bouddha.

Son âme accède au Nirvana, c’est-à-dire au monde de l’inexistence de la souffrance, du Vide et du Néant.

Or, pour que l’homme puisse emprunter ce chemin, le Qi Gong en est encore le guide ; Il permet de mieux comprendre la réalité du monde et la loi des causes-effets. On peut dire que le Qi Gong pour les bouddhistes, est le moyen d’améliorer le sort de l’homme en lui permettant d’obtenir de meilleures réincarnations.

Conclusion

Le taoïsme et le confucianisme constituent par leur fusion la Pensée chinoise influencée par le bouddhisme.

La pensée chinoise enseigne qu’il faut vivre en harmonie avec sa nature profonde qui est naturellement bonne (confucianisme).

Pour atteindre l’Eveil (bouddhisme) ou le Tao (taoïsme), il faut :

adopter la « voie du milieu » (bouddhisme et confucianisme),

essayer de se perfectionner pour se rapprocher du « modèle idéal » (confucianisme),

faire abstraction de ses six sens (bouddhisme),

emprunter l’attitude de « non-agir » (wu wei en chinois) (taoïsme),

afin d’accéder au Nirvana (bouddhisme) après sa mort.

Ce mélange subtil de la sagesse orientale trouve son application dans la vie courante de tous les jours, dans la pratique du Qi Gong qui résulte de la synthèse des trois courants philosophiques chinois. Le Qi Gong permet à l’homme de retrouver une harmonie à l’intérieur de lui-même, de la société et de l’univers ; Il lui ouvre un chemin et lui permet d’effacer tous ses stress qu’ils soient dus à l’hérédité, acquis au sein de sa mère ou ceux dus à la vie.

Toutefois, il faut toujours avoir à l’esprit que le Qi Gong est quelque chose que l’on n’explique pas mais que l’on vit et que l’on découvre.

Sources :

« La philosophie du Tao » de J-C Cooper, éditions Dangles

« Qi Gong » du docteur Trân-Huynh-Huê, éditions Arma

« Qi Gong des arbres » de Christine Koenigstein, éditions le Courrier du Livre

« L’harmonie des Energies » de Michel Odoul, éditions Albin Michel